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2017-10-27

Extinction de bois…


(ou le déclin des populations d’oiseaux)
Le décor est planté,
            les coloris sont là :
les jaunes mordorés,
            les ocres, les grenats,
les nuages nacrés
            et le bleu par-delà ;
tout ça bien réchauffé
            par un orange éclat.
Mais l’automne affligé
            pleure, triste et sans voix,
les petits becs cloués
            – et l’extinction de bois !

2015-09-25

"Entre chats…"


Malgré leur apparente indifférence, j’aime mes chats de compagnie : d’un amour désintéressé ne leur réclamant en retour que le plaisir de leur présence sporadique. Et je sais que ces chats m’aiment aussi et m’aimeraient encore quand bien même cela me serait égal. Nous nous aimons c’est tout, à notre manière, à l’occasion, sans en faire tout un plat. Assez pour vivre sous le même toit, à moins que vivre sous le même toit nous ai poussé à nous aimer à force de connivence induite par la proximité. Mais qu’importe, seul le résultat compte et nous apprécions de vivre côte à côte. Même si vivre est ici un bien grand mot : nous partageons plutôt un abri commun où nous savons pouvoir nous réfugier à tout moment si nécessaire, comme une sorte de camp de base où nos chemins ne font que se croiser, car nos vies parallèles ne pourront jamais se confondre. Des vies somme toute ordinaires, caractéristiques de nos conditions respectives : pour l’un d’homme moyen, plus souvent au bureau que chez lui, sinon accaparé par les formalités quotidiennes ; pour les autres de chats domestiques, régnant la nuit sur un territoire de chasse débordant le jardin, quand ils ne dorment pas le plus clair de leur temps. Sous ce toit donc, nous nous saluons, le cas échéant, toujours avec plaisir, chacun selon son code que l’autre ne comprend pas, mais toutefois reconnaît. C’est notre façon d’être ensemble, nous y sommes habitués, et c’est d’ailleurs la seule possible compte tenu de notre profonde différence, que nous acceptons cependant de bon gré. Les choses vont ainsi, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Sauf à me demander si ce n’est pas l’extrême de cette différence qui nous permet de l’accepter si aisément, sans arrière-pensée, comme allant de soi. Car si nous nous ressemblions davantage, tels des représentants d’espèces proches, nous aurions sûrement des envies communes faisant de nous des concurrents. Et, fatalement, cette rivalité nous intimerait de prendre l’ascendant sur l’autre, pour le contrôler, le maîtriser, voire l’évincer. Bref, nous serions contraints d’obéir à la loi du plus fort. Alors qu’il s’avère tellement plus simple, presque naturel, d’accepter l’étranger lorsque sa différence est absolue, sans points communs nouant entre eux les fils jusque-là libres d’existences propres, par des nœuds si délicats à défaire qu’à la longue ils irritent et deviennent source de conflits. Partant, beaucoup de gens tolèrent davantage les chats que leurs congénères, n’imaginant pas que, peut-être, s’ils considéraient simplement leurs semblables au même titre que leurs compagnons félins, tout le monde vivrait bien plus heureux – entre chats !


2015-08-09

"Pensée des lacets…"

La matinée est à peine entamée quoique je roule sur ces départementales sinueuses depuis près de deux heures. Les tournants se succèdent sans interruption et au fur et à mesure de leur enchaînement ma conduite se fluidifie, devient plus automatique, plus sûre. Je m’habitue aux virages de mieux en mieux anticipés, tout comme le comportement de ma voiture qui semble avoir retrouvé un second souffle après tant de mois passés à s’étouffer dans les embouteillages et petits parcours semés d’embûches constituant l’essentiel de mes trajets quotidiens, tel un pur-sang rendu soudain aux grandes plaines après n’avoir connu durant de longs mois que l’étroitesse d’un box et la brève occasion chaque jour de se dégourdir les pattes au cours d’un rapide aller-retour vers un enclos trop exigu pour y galoper. Il y a peu de monde sur la route et j’avance à bonne allure. Autour de moi les enfants dorment, fatigués après leur courte nuit, ayant eu du mal sans doute à trouver le sommeil à cause de l’excitation du départ matinal. Je n’ai pas beaucoup dormi non plus, mais je me sens bien, heureux d’être en vacances, de partir loin de la maison que la routine a sournoisement transformée en prison, vers un lieu inconnu et n’offrant pas encore de prise aux habitudes, ces habitudes si utiles pourtant à l’efficacité quotidienne, mais qui en contrepartie confinent le jeu de la vie à la platitude d’une aire exclusive, ennuyeuse au possible. Tandis que le trajet se poursuit, je jette machinalement un coup d’œil à la jauge d’essence – il en reste suffisamment pour arriver à destination – et ce simple geste déverrouille soudain mon esprit qui se met à vagabonder…

Je songe au chemin qu’il me reste à parcourir et à ma réserve de temps par analogie avec celle du carburant de ma voiture dont je viens de constater le niveau. Le temps qui ne pourrait bien être en fin de compte qu’une espèce de carburant, disponible pour tous en quantité semble-t-il inépuisable, mais distribué à chacun avec une extrême parcimonie. Chacun recevant à l’aube de sa vie un unique plein qu’il sera dès lors libre de dépenser comme il l’entend, en s’efforçant ou non de gérer au mieux cette ration dont la mesure est définitive. Durant sa jeunesse d’abord, insouciant, amoureux de vitesse et de sensations fortes, faisant tourner le moteur à plein régime, sans s’inquiéter de sa consommation ni prêter attention à la jauge d’essence dont l’aiguille au fil de ces années trépidantes plonge à toute allure vers le zéro. Jusqu’à ce qu’un beau jour – s’il a jusque-là échappé à tout accident fatal –, presque par hasard, presque par distraction, il entrevoie le niveau de carburant et se rende compte avec stupéfaction, et une certaine inquiétude, qu’il indique déjà moins de la moitié du réservoir ! C’est alors qu’il se met à changer, à rouler de moins en moins vite pour aller de moins en moins loin, en surveillant sans cesse sa jauge, imaginant tous les moyens de ralentir la course irrémédiable de l’aiguille vers cette butée menaçante qui se dresse à l’origine du cadran pour lui barrer la route une fois pour toutes – comprenant alors que sa jeunesse s’en est allée ! Et petit à petit, gagné par l’obsession dévorante de cette jauge qui s’enfonce, il finit par ne plus voir que ça, par ralentir toujours davantage pour économiser, inconscient d’un autre danger qui le guette : que son moteur trop affaibli par le sous régime finisse par caler et ne puisse plus redémarrer – car désormais trop vieux et usé par les kilomètres et les folies passés – bien avant que le réservoir ne soit totalement vide ! Gaspillant ainsi ce fond de réservoir qui lui aurait permis pourtant d’avancer encore, de découvrir davantage du paysage nouveau qui défile autour de lui, de plus à ce moment-là assez lentement pour en apprécier d’autres détails révélateurs peut-être d’une beauté inattendue ; au lieu d’achever sa course de cette façon : comme s’est éteint un feu mal attisé peu à peu asphyxié sous sa propre cendre, stupidement en panne au bord de la route, sans même pouvoir prétendre à l’amertume de regrets posthumes ; tout ça pour avoir essoufflé trop tôt son moteur par un excès de précautions, laissant croupir au fond du réservoir le précieux combustible qu’il aurait pu brûler au cours d’une ultime accélération, pour une dernière fois sentir le vent dans ses cheveux, être grisé par la vitesse au long de quelques merveilleux virages supplémentaires encore devant lui…

Retour sans transition à la réalité, refermant la parenthèse aussi brusquement qu’elle fut ouverte : je conduis maintenant depuis plus de deux heures et je commence à avoir des fourmis dans les jambes et des crampes dans les mains. Il est grand temps que je m’arrête et fasse une pause…

2015-02-22

"Moment d’inertie…"

Il m’arrive souvent d’écouter la pulsation au creux de mon ventre ; elle m’évoque le tic-tac régulier d’une montre ; je me sens alors mû par un mécanisme d’horlogerie. Hypnotisé par le pouls monotone, je songe à cette mécanique s’évertuant depuis ma naissance, sans discontinuer, sans jamais faiblir ni faillir ; et sa robustesse m’étonne. Surtout lorsque j’imagine le ressort l’actionnant, tel un fragile filament organique enroulé sur lui-même, une pièce délicate et d’une sensibilité extrême, néanmoins admirablement conçue pour faire palpiter ma précieuse vie entre les bras fuyant de sa galaxie en spirale…

Mais parfois la belle machine se déglingue. Sans doute à ce moment-là le ressort est-il tendu à l’excès, l’ai-je trop remonté, et comme si j’avais poussé trop longtemps dans le rouge l’aiguille d’un manomètre, une rupture se produit : un rouage saute et le ressort, brutalement libéré, se détend d’un coup ! Débridé, le mouvement s’emballe, passe en force sur les pignons, arrachant violemment les dents engrenées ; beaucoup se brisent, presque toutes en même temps, avec un grand bruit sec ; suivi du crissement des roues édentées ripant à toute allure les unes contre les autres, ne mordant plus rien, n’entraînant plus rien ; jusqu’au silence enfin, après que le moteur surmené ait consommé en un éclair sa réserve d’énergie, avant de caler.

Dès lors le mécanisme se retrouve en roue libre, sevré de sa puissance, privé de volonté ; à la merci des chiquenaudes qui désormais l’entraînent au lieu du ressort, mais toujours passagèrement, juste le temps d’épuiser l’inertie des parties mobiles. La faible résistance de l’air suffit à étrangler le mouvement qui suffoque, ralentit et, à bout de souffle, se fige presque aussitôt : la mécanique ballante est maintenant défaite par du presque rien ! Incapable de se relancer, elle a en quelque sorte perdu son libre arbitre. Son cœur s’est arrêté, sa musique s’est tue : la valse des engrenages n’est plus qu’un souvenir. Ne subsiste que le tracé rémanent des mouvements automatiques : une empreinte ravinée dans le gras du temps, passage après passage sur le seul chemin de l’habitude ; un sillon à force assez profond pour isoler du monde ; un piège quand le moteur cassé a soudain révélé la machine trop lourde, échouée par son propre poids mort dans ce fossé qu’elle a elle-même creusé.

Et lorsque cela arrive, lorsque son moteur est en panne, l’automate bien huilé n’est plus qu’un pantin fichu gisant au fond d’un trou, sans pouvoir gesticuler pour se remettre d’aplomb comme le ferait un insecte tombé sur le dos. N’importe quelles turbulences ont beau secouer cette carcasse molle, elles échouent à la réveiller : rien ne l’ébranle assez pour l’éjecter de son ornière : toujours elle y retombe, veule – et bornée !

2014-01-08

"Jour d’élan…"


L’étape est franchie, l’année aïeule a vécu et enfin cédé sa place à l’année nouveau-née. Un cycle recommence. À ses prémices, l’espoir ressuscité, intact, épargné un temps de la corrosion des 365 jours venant, qui fatalement le dévorera, presque en totalité. Mais pour l’instant court encore la période des vœux, de toutes ces meilleures choses que l’on ne manque pas de se souhaiter, comme le réclame la tradition, au sein des familles, entre amis, entre collègues, et parfois même entre inconnus ! Avec peut-être chaque fois un soupçon d’égoïsme, l’arrière-pensée que cette année la manne ainsi offerte ne soit pas toute dilapidée afin que nous en bénéficiions d’une parcelle au moins. Parce qu’il faut bien le reconnaître, l’an dernier encore ne fut pas propice à la réalisation des souhaits prodigués : des tracas interminables et de pénibles épreuves ont peu à peu eu raison de l’optimisme initial, demandant beaucoup d’efforts pour être surmontés, des efforts qui auraient sûrement mérité qu’un vœu fût exhaussé en guise de récompense que nous comptons bien obtenir cette fois ! Bref, au départ de chaque année nouvelle, durant une poignée de semaines, tous les espoirs semblent permis : l’abattement de la veille a soudain disparu, effacé comme par magie avec la remise à zéro du calendrier ; une aube inédite, parée du lustre propre aux articles tout neuf, éclaire un horizon dégagé.

Ma pauvre âme cependant demeure prisonnière d’un compte à rebours infernal, la ramenant sans cesse aux mêmes temps déchus, la condamnant aux seules pensées défuntes, vêtues de mots en noir. Ces mots déjà maintes fois usés, au cours des années passées, contre les mêmes pages immuables, toujours pareillement nues et effroyablement revêches !

À quand le prochain jour d’élan ?

2013-10-19

"Un air de rien…"


Attention, les mots suivants que vous vous apprêtez à lire sont des mots pour rien. Je vous aurai prévenu ! Entendons-nous bien, ce ne sont pas des mots pour ne rien dire – sinon je n’aurais rien écrit ! –, mais vraiment pour parler de « rien ». Un rien dont je devine autour de moi la présence fantomatique qui hante les lieux sans histoire de la pensée décousue. Lorsque j’ai l’impression d’errer dans un milieu indéfini, de divaguer le long d’une voie sans origine et ne menant nulle part, attentif seulement à mon pas monotone tel au ronronnement d’une pure machine, tournant à vide, sans raison de fonctionner ni de s’arrêter. Un rien qui n’est cependant pas du vide, quelque chose qui manque, un trou béant tel que l’ennui né de l’oisiveté aurait pu le creuser dans ma tête ; ni bien-sûr du néant car ce rien existe bel et bien, j’en veux pour preuve que je le ressens et qu’il me préoccupe.

Ce rien ne serait-il en fin de compte que cela : une nouvelle idée fixe parmi toutes celles plus ou moins farfelues qui germent spontanément dans la matière parfois trop fertile de mon imagination ? Telles ces pensées fossiles que la fournaise magmatique sous mon crâne, soudain liquéfie, et qui finissent par emplir ma tête jusqu’à déborder ? Ce qui implique probablement aussi que je ne considère là qu’un rien qui m’est propre. Il est fort possible en effet que le vôtre n’ait rien à voir avec le mien, votre rien étant peut-être un vrai vide ou un vrai néant, ou bien une tout autre chose n’appartenant qu’à vous.

Quand je ne pense à rien, est-ce que je continue de penser ? Penser à rien est-il ne plus penser du tout ? Comment imaginer un cerveau humain qui fonctionnerait sans produire la moindre pensée, hormis bien entendu un cerveau endommagé qu’un traumatisme limiterait à des fonctions végétatives ? Que signifie dès lors ne plus penser pour un cerveau en parfait état, si ce n’est l’arrêt de ses fonctions notamment supérieures, un encéphalogramme plat, autrement dit la mort ? Tandis que ne penser à rien n’en reste pas moins penser, mais une pensée focalisée sur ce rien à propos duquel je m’interroge, décidément bien embarrassant !

Ce que je constate en tout cas est que mon rien est un rien paradoxal étant donné qu’il m’occupe ! Lorsque je pense à rien, il est clair que je fais déjà quelque chose : l’antithèse de rien. Ce qui induit en outre la réflexion présente avec pour effet secondaire de me pousser à exprimer ce rien. En somme, si je ne pensais pas à rien, vous ne liriez pas ce texte que je ne serais pas en train d’écrire, puisque ne pensant pas à rien, je ferais autre chose ! Tandis que je m’efforce au contraire de mettre en mots ce rien qui m’agite, comme un compositeur met en musique, par exemple, des sentiments qui le troublent ou sa vision du monde. Mais, vous vous en doutez, composer cette mélodie n’est pas une tâche aisée ! Avez-vous remarqué combien il est difficile de penser à rien ? Quand cela me prend c’est toujours par surprise, involontaire, parce qu’à ce moment-là mon esprit réussi, je ne sais par quel miracle, à se détacher de mon corps, coupant les ponts le reliant aux organes des sens, c’est-à-dire à la réalité, pour flotter dans l’éther du parfait caisson d’isolation sensorielle que constitue « rien » ! Rien qui réussit l’exploit de faire taire mon incessant bavardage intérieur durant les quelques secondes étirées en heures où il me tient hors du temps. À l’opposé des sentiments et des images qui présentent toujours quelque aspérité par où les saisir, le rien, bien qu’il soit quelque chose, est une chose lisse et glissante qui n’offre aucune prise. Il est certes partout, potentiellement là, mélangé à l’air que je respire comme un germe invisible prêt à contaminer mon âme, mais il refuse obstinément de se laisser appréhender et encore davantage étudier. Mon rien répugne à être observé de près comme une bactérie isolée sous le microscope. Je n’ai donc pas d’autres choix que de le pister par des voies détournées. Et celle que j’emprunte le plus souvent, parce qu’elle se révèle être la plus prometteuse, est celle qui consiste à me creuser la tête, à en évacuer tous les déblais jusqu’à qu’il ne reste rien ; en espérant que ce rien qui subsistera sera justement celui que je voudrais débusquer ! Alors, jour après jour, j’aligne de vains mots dont je me saisis comme d’une pelle pour excaver ma vie, en rejeter ce qui me semble superflu, l’encombrant, le futile ; bref, à peu près tout ! Accumulant autour de moi les débris d’une terre qui s’alourdit au fil du temps, je dégage avec peine une fosse où lentement je disparais. Évidant en quelque sorte ma propre tombe qui pour le compte, j’en suis certain, me mènera à rien !

2013-09-22

"Le roi sommeil…"

« À propos du sommeil, aventure sinistre de tous les soirs, on peut dire que les hommes s’endorment journellement avec une audace qui serait inintelligible si nous ne savions qu’elle est le résultat de l’ignorance du danger. »
Charles Baudelaire – Fusées IX.
Il me faut dormir. Tous les soirs cette nécessité s’impose à moi : je dois dormir, je n’ai pas le choix. C’est une question de vie ou de mort. Personne ne peut y échapper. Malgré toute son intelligence, toute sa science et sa puissance, l’être humain, comme tant d’autres espèces, reste soumis à la loi du sommeil réparateur. Cette loi implacable qui exige en tribut près d’un tiers de notre existence ! Tout ce temps mis entre parenthèses, dérobé à la vie active, pour demeurer inerte, plongé dans une sorte de coma qui s’apparente à la mort.

Le sommeil ne se raconte pas, pas plus d’ailleurs qu’il ne s’éprouve lorsqu’on est endormi. Comment décrire alors sa propre absence non vécue ? Le sommeil est un trou noir dont on ne peut saisir que des effets secondaires, des à-côtés, quelques piètres indices qui ne présagent pas de la réalité inconcevable. Ne demeurent au bout des nuits qu’un lit ouvert, une paire de draps froissés, un corps endolori dans une position étrange, des yeux gonflés ne se rappelant pas encore qu’ils sont conçus pour la lumière, un esprit enfin, titubant au seuil de la conscience et lui ouvrant trop grand la porte, laissant s’échapper les souvenirs nocturnes comme une volée de corbeaux dans la brume matinale !

Le sommeil est une part de moi qui ne m’appartient pas. Qui me livre, pieds et poings liés, à une émanation de moi-même qui m’est inconnue. Et c’est pour cela que le sommeil m’inquiète. Endormi, je suppose que mon corps est immobile, parce qu’en vérité je n’en sais rien. N’y aurait-il pas ailleurs un autre corps que mon sommeil animerait ? Et qu’en est-il de mon âme ? Quel être me possède toutes les nuits, prend les commandes de mon cerveau et paralyse mes membres et mes sens ? Et m’exclut ainsi de mon propre monde ? Tout cela m’obsède d’autant plus qu’au réveil je ne me souviens de rien. Je ne sais même pas si j’ai rêvé, bien que la science me le certifie. Mon sommeil est opaque, ne laisse rien filtrer, épais et solide comme une muraille infranchissable. Une énigme insoluble. Qui suis-je ou que suis-je lorsque je dors ? Dans quel univers cet « autre » évolue-t-il ? Y côtoie-t-il d’autres semblables ? Ont-ils encore un rapport, même lointain, avec mon humanité ? Cet « autre » est-il à mon image ? Agit-il et pense-t-il comme moi ? Ou est-il quelque double monstrueux ? Suis-je endormi pour le meilleur ou au contraire pour le pire ? Des questions à n’en plus finir auxquelles je ne sais pas répondre.

L’habitant du sommeil me fait penser à une réincarnation. Mais temporaire, pour quelques heures seulement. Une renaissance dans un corps différent, logeant sa propre âme (s’il est encore question d’âme), sous une forme qu’en définitive je ne peux qu’imaginer. Un nouvel état vers lequel je me projette, mais qui reste du domaine de la conjecture. L’être réincarné est une nouvelle entité, coupée de son origine dont elle ne garde pas forcément la trace. Parce que le point de passage obligé de toute réincarnation est l’anéantissement total de ce que l’on fut, autrement dit la mort. L’étape obligatoire pour que puisse survenir un « autre », le réincarné, ici l’être pour qui les rêves sont la réalité, celui qui évolue dans une dimension hors de portée, qui n’obéit pas aux règles que je connais, pas même peut-être à celles du vivant ! Bref, s’endormir ressemble furieusement à mourir ! Tout comme la mort ressemble à un sommeil éternel. Et si en vieillissant nous dormons moins – ce qui semble avéré – c’est peut-être pour limiter cette éclipse qui tous les jours davantage risque de devenir permanente !

Aussi n’ai-je pas l’impression d’être cet « audacieux » qui s’endort tous les soirs, ignorant du danger, que pressent Baudelaire avec sa formidable intuition. Car malgré la fatigue qui me terrasse tous les soirs je mets en général du temps à trouver le sommeil. Comme si au fond de moi je connaissais le risque encouru et rechignais à cette audace ; essayant désespérément de retarder l’inévitable en m’agrippant à bout de force à mon état conscient telle une bouée de sauvetage ; refusant de capituler et de sombrer trop vite dans l’obscurité anxiogène des limbes qui m’aspirent. Gouffre vertigineux où des heures durant je cède la place à un « avatar » dont j’ignore tout et redoute les actes !

Il est très tard, et j’écris et écris encore pour me tenir éveillé, ce qui devient, vous vous en doutez, de plus en plus difficile. Je suis ridicule, pensez-vous ? Et vous avez sûrement raison. Pourtant, j’ai beau parfaitement comprendre l’impératif du sommeil, je répugne à jurer allégeance aveugle à ce roi tout puissant. Je dors en quelque sorte malgré moi.

Mais l’aube pointe et comme d’habitude, en dépit de mon acharnement, le sommeil est vainqueur. Et je dois m’incliner…

2013-09-01

"Ainsi de fuite…"

L’heure du sommeil. Allongé dans le lit. Mes paupières sont si lourdes que je peine à les tenir ouvertes. J’éteins la lumière. Je crois naïvement que mes bâillements irrépressibles ouvrent un passage direct vers l’anéantissement du repos. Mais à peine suis-je dans le noir, à peine ai-je fermé les yeux que mon esprit, encore profondément engourdi il y a tout juste une seconde, s’éveille ! Comme s’il avait patiemment attendu ce déclic toute la journée. Comme s’il savait que le crépuscule de la lampe de chevet annonce l’heure imminente et libératrice qui ouvrira enfin pour une durée incertaine l’huis qui sépare le moi primitif de la conscience.

Des pensées informes se rassemblent. S’ameutent en un troupeau sauvage et trépidant qui fait trembler la paroi au fond de mes orbites. Tels les millions de litres d’eau d’une retenue poussant de tout son poids sur les contreforts d’un barrage. Mur opaque soudain muté en obstacle qui pourtant protégeait jusque-là de la violence du jour la pensée brute, fragile comme une espèce menacée que la fureur lumineuse aurait irrémédiablement décimée. Mur qui se lézarde et ne tarde pas à céder.

Dès lors mes pensées déferlent, montées des profondeurs où elles languissaient tandis que je veillais en surface. Elles se démènent, se bousculent, fusent de toutes part. Elles fourmillent le long de mes nerfs optiques qui en sont tout excités. Sur ma rétine irradient des trains d’ombre d’une noirceur plus dense et plus absolue que la plus épaisse nuit, sur laquelle, par extraordinaire, ils se détachent parfaitement. Étrange humeur obscure qui macule les ténèbres. Les taches d’encre entament une sarabande hypnotique. Elles ne cessent de s’élargir puis se contracter à tour de rôle, de disparaître pour réapparaître aussitôt, de battre sans fin un rythme immuable ; comme des vagues régulières léchant le tréfonds de mes yeux inutiles.

Peu à peu des mots se forment. Sans mots, la pensé ne peut s’incarner. D’abord un murmure inaudible, incompréhensible, mais qui enfle rapidement jusqu’à parvenir au tumulte tandis que les mots s’agglutinent en phrases. Des idées se structurent…

J’écoute ce débordement silencieux. Je m’écoute. Incapable d’échapper à l’emprise de mon propre délire, buvant chaque giclée de ce geyser au fur et à mesure qu’elle jaillit d’un trou béant dans ma tête. Rien ne semble pouvoir interrompre ce flot qui me submerge.

Je voudrais malgré tout m’endormir, mais je n’y parviens pas. Une angoisse s’ajoute au bouillonnement qui me tient éveillé : celle d’oublier, de ne pas retrouver à mon réveil la moindre trace d’humidité laissée par ce déluge flamboyant. Parce que ces sortes de pensées sont si fluides et débridées qu’elles filent comme l’eau vive d’un torrent. Bien trop rapides pour ma mémoire fatiguée, trop encombrée par les futilités quotidiennes. Le quotidien dégoulinant de travers gluants qui collent le cerveau à la voûte crânienne et l’immobilise, obturant toutes sources d’inspiration, étouffant toute créativité ! Et lorsque j’en ai désespérément besoin, jamais aucun récipient n’est à portée de main qui me permettrait de capter quelques gouttes au moins de ce précieux liquide ! Je pourrais éclairer et tenter d’épingler au bout de mon crayon quelques-unes de ces farouches illuminations, mais c’est peine perdue : elles se dilueront aussitôt dans la lumière crue. Reste l’alternative dérisoire de me tourner et me retourner encore au fond de mon lit, d’un mouvement suffisamment brusque qui chasserait loin de moi toutes cogitations par sa force centrifuge.

Une fois de plus, la nuit risque d’être blanche. Quant au matin, il sera frustrant !

2013-06-21

"Prophylaxie de la mort sûre…"

Elle était là, tapie dans l’ombre d’une impasse, au détour d’une artère perdue. Elle se tenait là, cachée au beau milieu d’un dédale de couloirs vacants et peut-être mal famés, entre les mailles sombres de ce filet que j’avais moi-même tendu et qui invariablement finissais par me prendre. Et elle m’attendait ! Discrète et imperturbable, comme ayant toujours su que mes pas inévitablement me conduiraient vers elle. J’ignore depuis combien de temps elle m’épiait ainsi. Sans doute depuis longtemps, car elle semblait bien me connaître, au courant de mes penchants et de mes aversions, sachant que je passerai ici plutôt que là, confortant l’emplacement stratégique où elle m’attendrait. Elle me guettait donc, comme un prédateur guette sa proie : parfaitement camouflée, m’observant de loin ; flairant mon odeur sous le vent ; me laissant, l’air de rien, m’approcher, inconscient du danger ; attendant avec une infinie patience le moment propice – qui ne manquerait pas de survenir – où je commettrai l’erreur fatale de venir assez près, pour tenter une attaque. Et, bien entendu, c’est ce qui arriva : elle se jeta sur moi ! Mais d’un bond très étrange, au ralenti. Elle me recouvrit telle une marée sournoise que l’on ne sent pas monter, jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’elle ait tout noyé ; faisant le vide autour d’elle, creusant son sillage dans ma tête, où je me pris les pieds et tombai à sa merci. Et ne pensai plus dès lors qu’à ma mort imminente !

⁂

J’ignore si pour vous c’est la même chose, mais de temps à autre, tandis que je suis en train de réfléchir à tout et n’importe quoi, peut-être à force de trop laisser la bride sur le cou de mes idées, au bout d’un moment ces dernières m’échappent et deviennent macabres : je pense à la mort ! À ma mort ! Que j’imagine advenir très vite, ne m’accordant tout au plus que quelques heures de sursis.

Ma première réaction est étrangement calme et détachée. Elle me surprend moi-même car, contre toute attente, ce que je ressens d’abord n’est pas de la peur mais de la curiosité, une espèce d’étonnement incrédule qui force l’introspection. Je suis très intrigué, pas tant parce que je pense brusquement et sans raison à ma mort, ni à cause de la mort elle-même, que par la manière dont survient cette pensée familière et hors de propos. Car au départ, avant qu’elle ne se manifeste, mon esprit est tout entier tourné vers d’autres sujets assurément moins graves. Puis, sans cause apparente, sans que j’ai l’impression d’y être pour quelque chose, ni même que je m’en rende compte, mes pensées dérivent. Petit à petit, de manière insidieuse, elles convergent vers ce présage de ma mort prochaine qui finira par me bouleverser, altérant le cours tranquille de mes réflexions et suscitant autour de cette vision morbide tout un questionnement très perturbant.

C’est le début de mon agitation ! Je me demande avec effroi s’il ne s’agirait pas d’une prémonition, quelque résurgence du subconscient dont les rouages largement mystérieux seraient capables de prédire certains événements à venir. Et j’éprouve alors une grande angoisse, une panique paralysante ! Pas parce que je crains de mourir, mais bien à cause de l’urgence présumée de cette conclusion. Il est difficile d’anticiper un tel départ définitif, précipité de surcroît, comme décidé sur un coup de tête irrémédiable et irresponsable qui ferait fi des circonstances. Du coup, je réalise qu’il me reste encore beaucoup de choses à faire, que trop demeurent en suspens, que je suis trop confiant par rapport au temps qu’il me reste, que je néglige cette éventualité, que je ne suis pas préparé à l’accepter ; qu’avant de m’éclipser, je dois mettre de l’ordre dans mes affaires. Je pense à ceux qui resteront, à ce que je vais leur léguer. Pas les biens matériels qui n’ont à mes yeux aucune importance, mais une image de moi-même que je souhaiterais transmettre au travers d’accomplissements auxquels j’accorde de la valeur. Car je refuse l’idée de ne rien laisser, ou trop peu, pas suffisamment pour imprégner les mémoires. Et je voudrais que ce soit le meilleur, ne pas abandonner derrière moi la trace d’épisodes que je préfère oublier. Car je suis comme tout le monde : j’ai mes secrets enfouis, un côté obscur dont je redoute qu’il assombrisse d’autres souvenirs que les miens. Non que j’aie commis d’affreuses choses, il s’agit plutôt d’errements, de moments d’égarements, de mauvais plans. De vieilles erreurs pour lesquelles depuis longtemps il y a prescription, mais qui me hantent encore parfois et qui, pour l’occasion, me font culpabiliser, me comporter en hors-la-loi qui doit faire attention à chaque détail, envisager tous les scenarii, déduire leurs corollaires, afin de prévenir le moindre indice susceptible de l’incriminer !

Le plus affolant dans la mort est de ne rien savoir, à propos de la mort elle-même et à propos de ce qui l’entoure. L’état de mort n’est pas en soi si terrifiant car, personne n’ayant jamais pu en témoigner, il demeure pour chacun de nous une pure abstraction. Ce qui terrorise c’est l’idée que l’on se fait de la mort, c’est d’imaginer la souffrance qui peut précéder ainsi que le néant qui suivra. En l’occurrence, ce qui m’effraie le plus est de tomber dans l’oubli, de partir sans laisser de trace, de disparaître complètement, autant spirituellement que corporellement. Quand toute la complexité de mon être se résumera à quelques souvenirs éphémères, brièvement entretenus par une poignée de vestiges que le temps érode et bientôt effacera totalement des mémoires futures. Comme ces images qui jaunissent et s’estompent, oubliées entre les pages d’un vieil album dont les feuilles se fossilisent ou au fond d’une boite mangée par la poussière, ou – plus probable aujourd’hui – définitivement détruites avec toutes les données d’un support numérique qui un jour ou l’autre cessera de fonctionner ou qu’on ne saura plus lire !

Oui, j’ai une crainte épouvantable du néant. Je n’arrive pas à me faire à l’idée d’être irrévocablement exclu de ce qu’il adviendra après moi. Je pense à mes proches évidemment, à mes enfants surtout que j’ai envie d’accompagner dans leur vie le plus longtemps possible. Au monde également, à son évolution, aux progrès inimaginables qui seront accomplis, au pire aussi malheureusement, etc. Brusquement, tandis que j’imagine ma fin, ces questions me submergent, des interrogations pressantes, subitement essentielles, dont les réponses seront à jamais perdues, vidées de toute substance, anéanties dans le vide infini de ma disparition ! Heureux ceux qui croient en une autre vie après la mort ! J’aimerais me compter parmi eux, avoir cet espoir auquel me raccrocher. Mais j’en suis incapable. Rien ne parvient à me persuader que la mort n’est pas un point final. Peut-être suis-je trop cartésien pour ça. Peut-être ai-je une foi trop absolue dans les lois de la nature, convaincu que toute évolution n’est possible qu’en multipliant et accumulant les expériences ; ce qui implique que chaque tentative doit être limité dans le temps, afin de permettre une conclusion, la consolidation de l’expérience acquise, son examen avec un œil neuf pour en dégager de nouvelles connaissances qui viendront à leur tour enrichir les expériences suivantes, selon un cycle sans fin. En bref, je crois que la mort est une étape nécessaire au progrès de la vie. Il me semble que toute génération présente, ayant atteint puis franchi son apogée, finirait toujours par se résigner et au mieux stagner si elle ne savait son extinction inévitable. Sa condamnation est la garantie qu’elle ne pourra à long terme concurrencer et par là éclipser la génération suivante ; n’ayant d’autre choix pour perdurer que la perpétuation de l’espèce, d’autre issue que de transmettre sa propre expérience à la jeunesse balbutiante : génération porteuse du changement, autrement dit d’un potentiel d’évolution.

Je n’arrête pas de réfléchir à cette irruption régulière de la mort dans le cours de ma pensée. Cela en devient presque une obsession. Et plus j’y songe, plus il me semble que derrière cette rechute sépulcrale se cachent les puissants débordements de la vie même. La vie qui cherche en permanence et par tous les moyens à s’évader de la prison mentale ou la raison tente de la contenir, pour forcer la prise de conscience de l’inéluctabilité de la mort, et en quelque sorte exorciser cette dernière. Et plus je reviens sur les questions que m’inspire l’idée de mourir demain, plus je m’aperçois qu’elles ne portent pas sur la mort elle-même mais sur son « après » : cette ultériorité conjecturale toute entière incarnée dans la fatalité frustrante qui m’interdira « d’y être » ; une prospective anxiogène qui m’écarte à jamais de ce qu’il adviendra. En somme, un questionnement fébrile non sur le passé mais sur l’avenir, une sorte de curiosité maladive exacerbée par la certitude qu’elle ne pourra jamais être assouvie. Ce qui n’est pas tant le signe d’une résignation, que celui d’une irrésistible pulsion de vie !

2013-05-28

"Carreau de mine…"

Nul doute que pour ceux qui savent lire et écrire ces pratiques sont devenues au fil du temps des automatismes auxquels ils ne prêtent plus guère attention. Pas plus qu’à un objet – un concept même – plus important qu’il en a l’air, avec lequel ces activités entretiennent un rapport très étroit et parfois conflictuel, à savoir la page. La page dont on ne considère en général que les qualités « organiques » évidentes comme son épaisseur, sa couleur, ses dimensions, son orientation dans le sens du portrait ou du paysage. Une caractéristique cependant me paraît sous-estimée, certes moins palpable que les autres, je veux parler de l’affinité naturelle de la page pour la position verticale : qu’elle soit à l’intérieur d’un livre, d’un magazine, d’un journal, etc., ou bien qu’elle soit libre, la plupart du temps la page lue se dresse en effet devant nos yeux, répondant ainsi à notre propre verticalité. Ne parle-t-on pas d’ailleurs du haut et du bas de la page ?

Pourtant, lorsqu’il s’agit d’écrire – à la main, j’entends –, la page est d’habitude posée à plat, comme si l’écriture exigeait de contrarier sa nature profonde. Sans jamais y parvenir tout à fait : l’essence verticale de la page insiste à se manifester. Notamment de la page vierge qui me fait toujours l’effet d’être un mur. Un mur au fini impeccable, sans le moindre défaut, pas la plus petite aspérité pour fixer ma pensée et l’empêcher de dévisser, prise au piège de l’abîme implacable béant à ses pieds. Face à la page blanche, j’ai l’impression d’affronter chaque fois une paroi lisse et vertigineuse, une paroi singulière qui ne s’escalade pas, mais que les mots au contraire sont condamnés à dévaler en partant du sommet. Car sur la pente abrupte et laminée de la page neuve rien ne retient les mots – c’est-à-dire l’inspiration – qui dérapent à sa surface comme le long d’une cascade gelée, risquant à tout moment la chute dans le néant !

Tout à l’opposé de la feuille quadrillée, dont les lignes horizontales surtout, fournissent à la pensée des prises où s’agripper : sorte de via ferrata où les mots peuvent s’accrocher et se maintenir contre la façade austère et glissante ; poursuivant leur périple vers le bas de la page par l’échelle sécurisante des lignes en dessous, déjà balisées ; en évitant de sombrer dans le précipice qui les menace ! Les mots, et par conséquent les idées qu’ils sous-tendent, trouvent non seulement un point d’appui sur le tracé des lignes, mais y demeurant bien rangés en file indienne, comme encordés les uns aux autres, ils s’y maintiennent en équilibre jusqu’au bout de la phrase que le dernier d’entre-eux assurera avec l’ultime piton d’un solide point.

Mais le plus étonnant est que par un étrange retour des choses, le traitement de texte, qui supplante aujourd’hui presque totalement crayons et papier, ayant fait perdre à la page sa matérialité, lui a par la même occasion rendu sa verticalité naturelle par le biais de l’écran. Malheureusement, force est de constater que chaque nouvelle page virtuelle demeure invariablement nue ! Et malgré les immenses commodités que procure l’écriture assistée par ordinateur, je me surprends encore très souvent à regretter mes bons vieux cahiers d’écolier, ceux à réglure Seyès, ou plus communément à « grands carreaux », qu’autrefois je noircissais si aisément, sans même me douter qu’existât ce fameux « syndrome de la page blanche » !

2012-07-13

"L’à part de l’ombre…"

Tout est si calme. Les oiseaux se sont tus, les papillons posés, les souffles suspendus… Un bref instant le monde s’est arrêté. Tout est si calme… et pourtant… une bataille fait rage !

L’éternel combat sans issue pour la lumière qui affronte l’ombre ! Dans le calme. Tout est si calme. Vagues de blanc qui montent à l’assaut du noir, lâchant écume prise dans l’ébène. Deux armées du silence opposé à lui-même : celle du jour qui se tait en s’immisçant partout pour débusquer la nuit ; nuit percée qui ne gémit pas, ne dit rien, ne dit jamais rien.

Parce que l’ombre est indifférente, l’ombre ne se défend pas ! Sûre d’elle, comme la mort, calme, inéluctable, elle sait bien que son heure viendra. Elle vient toujours ! Parce que rien n’a de prise sur la nuit, rien ne peut l’effrayer. Pas même le temps, encore moins l’espace. L’ombre est intemporelle, universelle, infinie ; l’ombre est peur elle-même ! Qu’importe la lumière, qu’importe sa puissance, la nuit survie toujours, gagne tous ses duels. L’obscurité domine. Sans partage ! Submerge tout, aplanit tout, imposant la table rase d’un vide insondable, ni surface ni profondeur. On sait la nuit des temps, vieille maîtresse du néant, sombre matrice des étoiles. Quand la lumière pour briller, réclame l’obscurité, la nuit se suffit à elle-même – à la fois berceau et tombeau de la clarté, fondant l’univers.

On peut éteindre la lumière, l’affaiblir, l’enlaidir, la parer de couleurs ; on peut la détourner, la contrôler, la diriger et même la produire ! Elle est malléable, corvéable à merci, disciplinée. Mais pas l’ombre. Jamais ! La nuit n’obéit pas, ne faiblit pas, ne s’éteint pas. Jamais ! L’ombre est d’un seul tenant, égale à elle-même, indissociable, immuable. Tout autant qu’insaisissable ! La lumière peut être capturée, mais pas l’obscurité. C’est impossible ! On n’emprisonne pas ce qui est déjà là, partout, omniprésent – jusque sous la lumière, en embuscade. Toujours !

Même écrire est un rapport à l’ombre : pas du tout mettre noir sur blanc, mais gratter l’illumination, exhumant les ténèbres en dessous… toujours !

2012-06-11

"Cellulaire…"

Troublante frontière que le cadre, non dépourvue d’ambiguïté ; dont le but n’est semble-t-il que de contenir la vue au microcosme qu’elle circonscrit, mais qui en même temps qu’elle emprisonne le regard dans son monde étriqué, lui tend les clés pour s’en évader.

Vers l’intérieur surexposant un échantillon du visible, une fraction de réel privée d’un pan de son contexte, où l’attention est condamnée à tourner en rond, n’ayant d’autre issue que de se focaliser davantage sur les mêmes éléments pour chaque fois les redécouvrir ; contrainte de déguster en aveugle cet extrait de monde, sans véritable choix autre que d’y errer, mais surtout, sans promesse de fin ; y creusant un puits sans fond où l’esprit finit par s’abîmer dans un océan de détails en perpétuel mouvement, peu à peu assimilé par la promiscuité de cet encombrement : évasion en quelque sorte par coalescence.

Vers l’extérieur, par tentatives répétées de répondre à l’inévitable question de ce qu’il advient hors champ ; c’est-à-dire envisager tous les possibles – et même au-delà – que le cadre omet, mais n’a pourtant de cesse de suggérer ; révélant ainsi une zone ouverte, floue et mystérieuse, proposée en exclusivité à l’imaginaire et aménageable à sa guise. Un espace d’émancipation absolue évoluant hors des sentiers battus du visible, où la pensée est libre de vagabonder, d’aller fouiner partout, aussi loin et longtemps que le carburant des rêves n’est pas épuisé : fuite en somme par une manière d’extravagance.

Tel est ce double paradoxe du cadre : d’être une prison qui offre la liberté ; selon deux voies mutuelles dont les influences s’établissent en se contrariant. Cadre qui s’apparente à une membrane cellulaire : non pas hermétique, comme on pourrait le croire de prime abord, mais au contraire perpétuant le lien et favorisant l’osmose entre le milieu qu’il enclot et celui exclu ; cadre dont la fragile cohérence dépend là aussi d’un équilibre des pressions : entre l’intérieur en présence et un extérieur en puissance.