February 22, 2015

"Moment d’inertie…"

Il m’arrive souvent d’écouter la pulsation au creux de mon ventre ; elle m’évoque le tic-tac régulier d’une montre ; je me sens alors mû par un mécanisme d’horlogerie. Hypnotisé par le pouls monotone, je songe à cette mécanique s’évertuant depuis ma naissance, sans discontinuer, sans jamais faiblir ni faillir ; et sa robustesse m’étonne. Surtout lorsque j’imagine le ressort l’actionnant, tel un fragile filament organique enroulé sur lui-même, une pièce délicate et d’une sensibilité extrême, néanmoins admirablement conçue pour faire palpiter ma précieuse vie entre les bras fuyant de sa galaxie en spirale…

Mais parfois la belle machine se déglingue. Sans doute à ce moment-là le ressort est-il tendu à l’excès, l’ai-je trop remonté, et comme si j’avais poussé trop longtemps dans le rouge l’aiguille d’un manomètre, une rupture se produit : un rouage saute et le ressort, brutalement libéré, se détend d’un coup ! Débridé, le mouvement s’emballe, passe en force sur les pignons, arrachant violemment les dents engrenées ; beaucoup se brisent, presque toutes en même temps, avec un grand bruit sec ; suivi du crissement des roues édentées ripant à toute allure les unes contre les autres, ne mordant plus rien, n’entraînant plus rien ; jusqu’au silence enfin, après que le moteur surmené ait consommé en un éclair sa réserve d’énergie, avant de caler.

Dès lors le mécanisme se retrouve en roue libre, sevré de sa puissance, privé de volonté ; à la merci des chiquenaudes qui désormais l’entraînent au lieu du ressort, mais toujours passagèrement, juste le temps d’épuiser l’inertie des parties mobiles. La faible résistance de l’air suffit à étrangler le mouvement qui suffoque, ralentit et, à bout de souffle, se fige presque aussitôt : la mécanique ballante est maintenant défaite par du presque rien ! Incapable de se relancer, elle a en quelque sorte perdu son libre arbitre. Son cœur s’est arrêté, sa musique s’est tue : la valse des engrenages n’est plus qu’un souvenir. Ne subsiste que le tracé rémanent des mouvements automatiques : une empreinte ravinée dans le gras du temps, passage après passage sur le seul chemin de l’habitude ; un sillon à force assez profond pour isoler du monde ; un piège quand le moteur cassé a soudain révélé la machine trop lourde, échouée par son propre poids mort dans ce fossé qu’elle a elle-même creusé.

Et lorsque cela arrive, lorsque son moteur est en panne, l’automate bien huilé n’est plus qu’un pantin fichu gisant au fond d’un trou, sans pouvoir gesticuler pour se remettre d’aplomb comme le ferait un insecte tombé sur le dos. N’importe quelles turbulences ont beau secouer cette carcasse molle, elles échouent à la réveiller : rien ne l’ébranle assez pour l’éjecter de son ornière : toujours elle y retombe, veule – et bornée !

February 06, 2015

"Dystocie…"


Sans cesse pondre un nouveau-né :
grande affaire des géniteurs.
Pour les uns, l’acte est spontané :
l’enfant jaillit de son porteur !
 

Pour beaucoup d’autres, une galère :
leur fœtus boude la sortie,
s’agrippe, inflige un vrai calvaire
aux entrailles endolories !
 

Tu es de ceux-là, pour lesquels
l’accouchement est ablation
qui te laissera sa séquelle.
 

Chaque travail toujours te tord
par mille fausses contractions.
Mais est-ce pire qu’être un mort ?

December 24, 2014

"Froid des forêts…"


Clignotent guirlandes
grelottantes des caduques
jouant à sapin !

December 12, 2014

"Papier de soi…"


Je ne suis pas une chandelle
brûlant par les deux bouts mes ailes :
la flamme est dans mon ventre,
elle en dévore le centre.
Et le trou s’agrandit
au rythme de l’incendie
comme le feu engendre
davantage de cendre
et de vide polycopié
à l’endroit du papier ;
scinde le rectangle
et en égare les angles
aux confins de la bande,
tandis que la pendule scande,
oscillant entre nécrologie
d’un côté et de l’autre la nostalgie,
chaque tic du temps qui passe,
chaque tac de celui qui ressasse.
Jusqu’en fin de partie en fumée,
lorsque seront consumées
mes moitiés – les deux en même temps,
et chacune orpheline pourtant !

December 02, 2014

"Saveurs caduques…"


Au temps des décors momifiés
s’ouvrent les rideaux ramifiés
tombant enluminer la terre ;
abandonnant aux courants d’air
leurs nuages de sauterelles
au pointillisme à tire d’aile :
constellation sur soie sonore
de bruissements multicolores ;
avant la meule des piétons
qui les broiera, tels ces bonbons
que l’on essaie tant bien que mal
de garder sous sa langue étale,
mais que fatalement l’on croque
pour à nouveau jouir de ce choc,
lorsque jaillit des friandises
l’épais sirop de la surprise !

November 23, 2014

"Le froid sait…"


Déclin de saison
inspirée : le sol jonché
de feuilles froissées.

November 14, 2014

"Lents vers du décor…"


À l’extrémité de la tige
où tu pends sans défense,
ton soleil a froid et condense,
les nuages se figent.

Le bout d’un souffle te balance,
te donne le vertige
à l’extrémité de la tige
le roulis de ta danse.

Comme tu regardes à l’envers
le sol qui dodeline,
dans ses profondeurs tu devines
s’animer d’autres vers.

Qui rampent à toi et lancinent
et t’attendent en terre,
comme tu regardes à l’envers
vers ta mise en sourdine.

November 11, 2014

"Écarte-heures…"


Ton âme a élu domicile
dans ce moment de ta jeunesse 
tu étais encor gracile 
et te brûlais avec ivresse ; 

dissociant ta vie en deux temps : 
celui de l’érosion du corps ; 
celui de l’esprit n’acceptant 
pas l’aliénation d’un tel sort. 

Et depuis, la rivalité
de ce couple mal assorti
n’a cessé de te déliter ; 

ta moitié fraîche à l’intérieur 
s’éloigner de l’autre partie
se desséchant à l’extérieur !