March 21, 2015

"Les chats sourient…"


Il y a quelque chose
dans le regard des chats
qui fait défaut
à celui des hommes :
un éclat bien particulier,
comme celui d’une étoile
dont le feu à blanc
perfore le firmament ;
comme celui d’une lave
où le soleil dépose
le temps d’un trait d’union
la signature d’un rayon.
Il y a quelque chose
dans le regard des hommes
qui fait défaut !
Ainsi je préfère m’éteindre
au jeu de la souris
échappant aux griffes,
que soi-disant briller
lorsqu’un doigt écrase
un interrupteur !


March 20, 2015

"L’écriture viscérale…"


Retour au bloc opératoire. Une fois de plus. Un rituel me ramenant inexorablement en ce lieu qui en quelque sorte me libère et me laisse m’exprimer. Sans surprise, la salle est immaculée. Sa nudité a quelque chose d’intimidant, presque d’effrayant : aucune aspérité n’y détourne l’attention ; rien susceptible d’accrocher le regard. Mes yeux s’attardent-ils le long des murs lisses et glissants, ils sont aussitôt happés par le néant de cet abîme glacé. Cet espace aux confins indiscernables me donne le vertige !
Au milieu de la pièce nue se dresse une unique grande table, tout aussi inquiétante que le lieu lui-même. Mes instruments sont rangés dessus : un encerclement d’armes offensives assiégeant le sujet recouvert d’un linceul, comme si ce dérisoire rempart pouvait lui assurer une protection quelconque. Je les manipule, les soupèse, les examine avec soin, et ne vois là que de banals outils, dont le rôle au fond est très secondaire : tout juste servent-ils à prolonger la main, elle-même piètre relais du cerveau.
Mon esprit vagabonde… Le sujet endormi attend, immobile. Peut-être s’impatiente-t-il ? Mais j’ai du mal à me concentrer. Comme d’habitude il me faudra un long moment avant de démarrer…
Je finis néanmoins par m’y mettre et attaque la dissection. J’expose d’abord les entrailles, les étale devant moi : elles déversent leur chaos dans le tréfonds de mes yeux ; leurs nuances sombres tranchent net sur la blancheur qui règne autour ; leur enchevêtrement me semble inextricable. Je m’efforce pourtant de démêler cet écheveau, à la recherche d’un fil conducteur, des premiers accords d’une harmonie possible née de la dissonance. C’est comme résoudre une énigme : je dois identifier un ordre, donner un sens, révéler une solution.
À mesure que j’opère, rapidement le chaos empire, il y a du sang partout. J’ai l’impression que c’est le mien : le jus épais de mon être écrasé sous le poids de l’effort, pressé comme un fruit rouge qui rend cette sueur écarlate suintant par tous mes pores, jusqu’aux extrémités de mes mains moites. Je regarde mes doigts livides et leur pulpe rougie : ils ressemblent à des cigarettes dont le bout incandescent brûle le champ opératoire.
Je m’applique, avec acharnement : je coupe, je dispose ; enlève à droite, ajoute à gauche ; je débranche par-ci, rebranche par là ; puis recommence, encore et encore. Je tourne en rond dans un labyrinthe sans trouver d’issue. Je m’évertue à assembler les pièces d’un puzzle, en tâtonnant, suivant une laborieuse progression par échecs successifs. Je m’accroche à l’espoir que petit à petit une logique prenne forme, un embryon de cohérence auquel me cramponner : l’amorce d’une piste à suivre. Mais le temps passe et le schéma continue de se dérober, rechigne à émerger du brouillon. Quand je le sens tout proche – et parfois même là, sans crier gare, évident – il s’éloigne aussitôt. C’est comme faire le point en tournant dans un sens puis dans l’autre la bague d’objectif d’un appareil photo, alternant sans cesse entre le flou et la netteté, sans jamais parvenir à tenir le bon équilibre. Je n’arrive pas à figer un plan plutôt qu’un autre, ils me résistent tous de la même façon. Il faudra bien pourtant me résoudre à un choix, pour enfin suturer quelque chose ; en me demandant comme à chaque fois si j’ai opté pour le bon fil : celui qui sera assez solide pour maintenir les tissus en place, mais pas trop, afin de leur permettre plus tard de se libérer. D’ailleurs, quand tout sera cousu, refermé, verrouillé, je sais que le doute subsistera, l’angoisse d’avoir raté l’opération, la crainte des greffes rejetées, des possibles séquelles, empêchant que tout fonctionne ainsi qu’imaginé.
À force, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de bonne conclusion : les solutions sont en nombre infini. Comme le sont les voies menant à chacune d’elles ! D’où cette quête perpétuelle d’un dénouement fatalement provisoire et toujours insatisfaisant, car il ne peut découler que d’un compromis. Je pourrais répéter la même opération un million de fois, je n’obtiendrai jamais la même cicatrice. Chaque résultat sera différent sans qu’aucun ne soit ni pire ni meilleur qu’un autre. L’ennui, croissant avec le temps imparti, au bout du compte intimera de mettre un terme. Et, à l’arrivée, seule la frustration sera sans faute au rendez-vous. Alors, parce qu’il faut bien à un moment donné passer à autre chose, je m’arrêterai là. Probablement aussi à cause de la fatigue. Mais avec la certitude inébranlable que malgré tout, très bientôt, je recommencerai !

March 05, 2015

"Cache-texte…"


Sous la couverture les alignées dorment,
comme de beaux crayons tout neuf
couchés parallèles dans leur boîte à fond blanc.
On croirait une chambrée de flèches :
toutes, aussitôt exposées, prêtes de poindre
au premier effluve de lumière caféinée ;
toutes parfaitement taillées et se tenant bien droit ;
toutes fleurit d’une plume d’archer inspiré
et impatient de décocher ces traits :
qu’ils aillent se ficher à bonnes mines
dans la fine camisole d’âme
et par chaque infime perforation
dessous
instiller leur liquide indolore
à psychotropes doses.

February 22, 2015

"Moment d’inertie…"

Il m’arrive souvent d’écouter la pulsation au creux de mon ventre ; elle m’évoque le tic-tac régulier d’une montre ; je me sens alors mû par un mécanisme d’horlogerie. Hypnotisé par le pouls monotone, je songe à cette mécanique s’évertuant depuis ma naissance, sans discontinuer, sans jamais faiblir ni faillir ; et sa robustesse m’étonne. Surtout lorsque j’imagine le ressort l’actionnant, tel un fragile filament organique enroulé sur lui-même, une pièce délicate et d’une sensibilité extrême, néanmoins admirablement conçue pour faire palpiter ma précieuse vie entre les bras fuyant de sa galaxie en spirale…

Mais parfois la belle machine se déglingue. Sans doute à ce moment-là le ressort est-il tendu à l’excès, l’ai-je trop remonté, et comme si j’avais poussé trop longtemps dans le rouge l’aiguille d’un manomètre, une rupture se produit : un rouage saute et le ressort, brutalement libéré, se détend d’un coup ! Débridé, le mouvement s’emballe, passe en force sur les pignons, arrachant violemment les dents engrenées ; beaucoup se brisent, presque toutes en même temps, avec un grand bruit sec ; suivi du crissement des roues édentées ripant à toute allure les unes contre les autres, ne mordant plus rien, n’entraînant plus rien ; jusqu’au silence enfin, après que le moteur surmené ait consommé en un éclair sa réserve d’énergie, avant de caler.

Dès lors le mécanisme se retrouve en roue libre, sevré de sa puissance, privé de volonté ; à la merci des chiquenaudes qui désormais l’entraînent au lieu du ressort, mais toujours passagèrement, juste le temps d’épuiser l’inertie des parties mobiles. La faible résistance de l’air suffit à étrangler le mouvement qui suffoque, ralentit et, à bout de souffle, se fige presque aussitôt : la mécanique ballante est maintenant défaite par du presque rien ! Incapable de se relancer, elle a en quelque sorte perdu son libre arbitre. Son cœur s’est arrêté, sa musique s’est tue : la valse des engrenages n’est plus qu’un souvenir. Ne subsiste que le tracé rémanent des mouvements automatiques : une empreinte ravinée dans le gras du temps, passage après passage sur le seul chemin de l’habitude ; un sillon à force assez profond pour isoler du monde ; un piège quand le moteur cassé a soudain révélé la machine trop lourde, échouée par son propre poids mort dans ce fossé qu’elle a elle-même creusé.

Et lorsque cela arrive, lorsque son moteur est en panne, l’automate bien huilé n’est plus qu’un pantin fichu gisant au fond d’un trou, sans pouvoir gesticuler pour se remettre d’aplomb comme le ferait un insecte tombé sur le dos. N’importe quelles turbulences ont beau secouer cette carcasse molle, elles échouent à la réveiller : rien ne l’ébranle assez pour l’éjecter de son ornière : toujours elle y retombe, veule – et bornée !

February 06, 2015

"Dystocie…"


Sans cesse pondre un nouveau-né :
grande affaire des géniteurs.
Pour les uns, l’acte est spontané :
l’enfant jaillit de son porteur !
 

Pour beaucoup d’autres, une galère :
leur fœtus boude la sortie,
s’agrippe, inflige un vrai calvaire
aux entrailles endolories !
 

Tu es de ceux-là, pour lesquels
l’accouchement est ablation
qui te laissera sa séquelle.
 

Chaque travail toujours te tord
par mille fausses contractions.
Mais est-ce pire qu’être un mort ?

December 24, 2014

"Froid des forêts…"


Clignotent guirlandes
grelottantes des caduques
jouant à sapin !

December 12, 2014

"Papier de soi…"


Je ne suis pas une chandelle
brûlant par les deux bouts mes ailes :
la flamme est dans mon ventre,
elle en dévore le centre.
Et le trou s’agrandit
au rythme de l’incendie
comme le feu engendre
davantage de cendre
et de vide polycopié
à l’endroit du papier ;
scinde le rectangle
et en égare les angles
aux confins de la bande,
tandis que la pendule scande,
oscillant entre nécrologie
d’un côté et de l’autre la nostalgie,
chaque tic du temps qui passe,
chaque tac de celui qui ressasse.
Jusqu’en fin de partie en fumée,
lorsque seront consumées
mes moitiés – les deux en même temps,
et chacune orpheline pourtant !

December 02, 2014

"Saveurs caduques…"


Au temps des décors momifiés
s’ouvrent les rideaux ramifiés
tombant enluminer la terre ;
abandonnant aux courants d’air
leurs nuages de sauterelles
au pointillisme à tire d’aile :
constellation sur soie sonore
de bruissements multicolores ;
avant la meule des piétons
qui les broiera, tels ces bonbons
que l’on essaie tant bien que mal
de garder sous sa langue étale,
mais que fatalement l’on croque
pour à nouveau jouir de ce choc,
lorsque jaillit des friandises
l’épais sirop de la surprise !