May 03, 2015

"L’heure d’étai…"

Combien de fois par jour guettes-tu l’heure ?
Depuis que tu sais « lire » une montre,
combien de fois l’as-tu fait ?
Un nombre incommensurable !
Ta peur atavique de rater le temps
comme tu raterais un train,
comme si tu pouvais manquer celui-là
dont toujours entre en gare le prochain !
Tu te presses à la parade duodécimale
faire le tour du cadran,
ne perds pas une miette du défilé des trottantes :
ces semeuses en rond des mêmes cailloux blancs
déjà échelonnés au cycle précédent :
une ronde de lunes enchaînées,
tenues à l’œil massif de leur gardienne,
saisons après saisons qui se promènent
à sens unique dans la cour orbitale,
le long du mur étanche de la gravité.
Ô tu raffoles du manège à contretemps perdu d’avance,
l’écouter grincer ton quotidien
à intervalles qui scandent qui balisent chaque tournant de ta vie.
Mais n’est-il pas temps aujourd’hui
de te tourner la tête à un autre rythme ?
D’évincer la despote heure martiale
et passer à l’heure congénitale ?
De laisser les montres s’éteindre, se vider de leur temps,
puis au bout des aiguilles recueillir tout ce sang
pour perfuser ton cœur et serrer son ressort,
avant qu’il soit trop lâche ?
Tu ne voudrais quand même pas,
faute de l’avoir remonté,
parce que ça t’est sorti de la tête,
que ton vieux cœur s’arrête ?
Ne plus sentir l’oscillation faire grimper ton compte-jours ?
Perdre le fil de ton compte à rebours ?
Et, privé d’à présent, craindre d’être en retard
et te précipiter et arriver trop tôt
à ton dernier rendez-vous ?

April 25, 2015

"L’ami noir…"


Le soir, au fond de mon lit, lorsque je viens d’éteindre la lumière pour chercher le sommeil, durant un instant je me retrouve plongé dans une obscurité singulière, plus dense et opaque que la plus concentrée des encres noires, plus profonde que la plus épaisse nuit : une obscurité si complète qu’elle en devient palpable, si absolue qu’elle trouble mes sens et me désoriente comme le vertige que j’éprouve parfois en m’endormant, quand je flotte entre conscience et inconscience, puis me sens tout à coup basculer dans le vide, m’éveillant en sursaut !

N’est-il pas curieux que mon cerveau, malgré ce rituel, bien qu’il sache par avance que l’éclipse sera totale – puisque c’est lui qui pilote l’action d’éteindre –, n’informe pas en même temps mes yeux pour aussitôt adapter ma vision à la nuit qui s’abat ? Mes yeux dont la pupille demeure par conséquent fermée afin de réguler l’intensité d’un éclairage qui a pourtant cessé d’exister ; ce qui entraîne cette sous-exposition massive des rétines, déclenchant à son tour ma sensation de noirceur extrême. Comme si le cerveau, malgré sa puissance et son degré d’évolution, hésitait encore à prendre le contrôle de la vue, préférant s’en remettre à la réponse après coup du réflexe pupillaire, autrement dit, à l’irrationalité de notre inné le plus primitif !

Mais peut-être notre esprit rechigne-t-il tout simplement à regagner la nuit parce que nous aimons trop la lumière ? Parce que nous avons fini par croire que le blanc est la règle et le noir l’exception. Parce que nous avons oublié que la clarté n’est pas l’état normal, par défaut, de l’univers, mais que c’est bien l’obscurité ; et que le principe de toute chose ne repose en fait que sur des ténèbres !

April 23, 2015

"Narrée cage…"


Il n’y a pas de comédiens
sur cette scène de théâtre :
ceux-là sont rompus à débattre,
mais étrangers à jouer bien.

Il n’y a pas l’abord du bois,
seulement de la pierre blanche
et rien ne peut brûler ces planches
réfractaires comme le froid.

Il n’y a pas un grain de voix
sinon cet hydropique bruit
des pas qui font gicler des fruits
par terre un jus d’ailes aux abois.

Il n’y a que l’empreinte noire
de l’unique voie praticable :
ouvrant sa plaie au fil des sables
mouvants entre ceux sans histoire ;

et aiguillant le point sauvage
– à faufiler du drap lunaire
où se confondent ciel et terre –
de mon âme cousant sa cage !

April 18, 2015

"Fleurs délices…"


Dès renouveau matin les nubiles
se dévergondent, à leurs persiennes
effeuillent leurs voluptés pubiennes
avec désinvolture – jubilent !
 

Mon regard alors main audacieuse
caresse les fruits ainsi offerts,
descend monte à la tête dans l’air
lourd, suit la chaleur des aguicheuses ;
 

enfin s’enhardit sous les buissons
pourlécher les nectars polissons
scintillant des corolles humides.
 

Non, ivres d’essences nymphomanes,
vers l’efflorescence des organes
mes yeux baissés n’ont rien de timide !

April 04, 2015

"Chérir et aile…"


Chaque jour dans ma mémoire
je descends
les marches du sanctuaire
où je garde
mes plus précieuses reliques :
une image
languie, perdue au dehors ;
la présence
d’une voix, lue sur la piste
de silence
que je déroule au dedans.

Chaque jour dans mon histoire
je peaufine
le beau rôle principal
du reflet
qui habite mon miroir
et s’approche,
flottant de la profondeur,
vers la glace
poser ses doigts caressant
en surface
le bout déjà là des miens.
 
Pas un jour de mon histoire
je ne manque
d’arriver au rendez-vous
le premier,
de ressusciter la flamme
palpitante
suppliant un vol de nuit
d’atterrir
à l’orée de ma mémoire :
souvenir
proche et pourtant si lointain !

March 21, 2015

"Les chats sourient…"


Il y a quelque chose
dans le regard des chats
qui fait défaut
à celui des hommes :
un éclat bien particulier,
comme celui d’une étoile
dont le feu à blanc
perfore le firmament ;
comme celui d’une lave
où le soleil dépose
le temps d’un trait d’union
la signature d’un rayon.
Il y a quelque chose
dans le regard des hommes
qui fait défaut !
Ainsi je préfère m’éteindre
au jeu de la souris
échappant aux griffes,
que soi-disant briller
lorsqu’un doigt écrase
un interrupteur !


March 20, 2015

"L’écriture viscérale…"


Retour au bloc opératoire. Une fois de plus. Un rituel me ramenant inexorablement en ce lieu qui en quelque sorte me libère et me laisse m’exprimer. Sans surprise, la salle est immaculée. Sa nudité a quelque chose d’intimidant, presque d’effrayant : aucune aspérité n’y détourne l’attention ; rien susceptible d’accrocher le regard. Mes yeux s’attardent-ils le long des murs lisses et glissants, ils sont aussitôt happés par le néant de cet abîme glacé. Cet espace aux confins indiscernables me donne le vertige !
Au milieu de la pièce nue se dresse une unique grande table, tout aussi inquiétante que le lieu lui-même. Mes instruments sont rangés dessus : un encerclement d’armes offensives assiégeant le sujet recouvert d’un linceul, comme si ce dérisoire rempart pouvait lui assurer une protection quelconque. Je les manipule, les soupèse, les examine avec soin, et ne vois là que de banals outils, dont le rôle au fond est très secondaire : tout juste servent-ils à prolonger la main, elle-même piètre relais du cerveau.
Mon esprit vagabonde… Le sujet endormi attend, immobile. Peut-être s’impatiente-t-il ? Mais j’ai du mal à me concentrer. Comme d’habitude il me faudra un long moment avant de démarrer…
Je finis néanmoins par m’y mettre et attaque la dissection. J’expose d’abord les entrailles, les étale devant moi : elles déversent leur chaos dans le tréfonds de mes yeux ; leurs nuances sombres tranchent net sur la blancheur qui règne autour ; leur enchevêtrement me semble inextricable. Je m’efforce pourtant de démêler cet écheveau, à la recherche d’un fil conducteur, des premiers accords d’une harmonie possible née de la dissonance. C’est comme résoudre une énigme : je dois identifier un ordre, donner un sens, révéler une solution.
À mesure que j’opère, rapidement le chaos empire, il y a du sang partout. J’ai l’impression que c’est le mien : le jus épais de mon être écrasé sous le poids de l’effort, pressé comme un fruit rouge qui rend cette sueur écarlate suintant par tous mes pores, jusqu’aux extrémités de mes mains moites. Je regarde mes doigts livides et leur pulpe rougie : ils ressemblent à des cigarettes dont le bout incandescent brûle le champ opératoire.
Je m’applique, avec acharnement : je coupe, je dispose ; enlève à droite, ajoute à gauche ; je débranche par-ci, rebranche par là ; puis recommence, encore et encore. Je tourne en rond dans un labyrinthe sans trouver d’issue. Je m’évertue à assembler les pièces d’un puzzle, en tâtonnant, suivant une laborieuse progression par échecs successifs. Je m’accroche à l’espoir que petit à petit une logique prenne forme, un embryon de cohérence auquel me cramponner : l’amorce d’une piste à suivre. Mais le temps passe et le schéma continue de se dérober, rechigne à émerger du brouillon. Quand je le sens tout proche – et parfois même là, sans crier gare, évident – il s’éloigne aussitôt. C’est comme faire le point en tournant dans un sens puis dans l’autre la bague d’objectif d’un appareil photo, alternant sans cesse entre le flou et la netteté, sans jamais parvenir à tenir le bon équilibre. Je n’arrive pas à figer un plan plutôt qu’un autre, ils me résistent tous de la même façon. Il faudra bien pourtant me résoudre à un choix, pour enfin suturer quelque chose ; en me demandant comme à chaque fois si j’ai opté pour le bon fil : celui qui sera assez solide pour maintenir les tissus en place, mais pas trop, afin de leur permettre plus tard de se libérer. D’ailleurs, quand tout sera cousu, refermé, verrouillé, je sais que le doute subsistera, l’angoisse d’avoir raté l’opération, la crainte des greffes rejetées, des possibles séquelles, empêchant que tout fonctionne ainsi qu’imaginé.
À force, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de bonne conclusion : les solutions sont en nombre infini. Comme le sont les voies menant à chacune d’elles ! D’où cette quête perpétuelle d’un dénouement fatalement provisoire et toujours insatisfaisant, car il ne peut découler que d’un compromis. Je pourrais répéter la même opération un million de fois, je n’obtiendrai jamais la même cicatrice. Chaque résultat sera différent sans qu’aucun ne soit ni pire ni meilleur qu’un autre. L’ennui, croissant avec le temps imparti, au bout du compte intimera de mettre un terme. Et, à l’arrivée, seule la frustration sera sans faute au rendez-vous. Alors, parce qu’il faut bien à un moment donné passer à autre chose, je m’arrêterai là. Probablement aussi à cause de la fatigue. Mais avec la certitude inébranlable que malgré tout, très bientôt, je recommencerai !

March 05, 2015

"Cache-texte…"


Sous la couverture les alignées dorment,
comme de beaux crayons tout neuf
couchés parallèles dans leur boîte à fond blanc.
On croirait une chambrée de flèches :
toutes, aussitôt exposées, prêtes de poindre
au premier effluve de lumière caféinée ;
toutes parfaitement taillées et se tenant bien droit ;
toutes fleurit d’une plume d’archer inspiré
et impatient de décocher ces traits :
qu’ils aillent se ficher à bonnes mines
dans la fine camisole d’âme
et par chaque infime perforation
dessous
instiller leur liquide indolore
à psychotropes doses.

February 22, 2015

"Moment d’inertie…"

Il m’arrive souvent d’écouter la pulsation au creux de mon ventre ; elle m’évoque le tic-tac régulier d’une montre ; je me sens alors mû par un mécanisme d’horlogerie. Hypnotisé par le pouls monotone, je songe à cette mécanique s’évertuant depuis ma naissance, sans discontinuer, sans jamais faiblir ni faillir ; et sa robustesse m’étonne. Surtout lorsque j’imagine le ressort l’actionnant, tel un fragile filament organique enroulé sur lui-même, une pièce délicate et d’une sensibilité extrême, néanmoins admirablement conçue pour faire palpiter ma précieuse vie entre les bras fuyant de sa galaxie en spirale…

Mais parfois la belle machine se déglingue. Sans doute à ce moment-là le ressort est-il tendu à l’excès, l’ai-je trop remonté, et comme si j’avais poussé trop longtemps dans le rouge l’aiguille d’un manomètre, une rupture se produit : un rouage saute et le ressort, brutalement libéré, se détend d’un coup ! Débridé, le mouvement s’emballe, passe en force sur les pignons, arrachant violemment les dents engrenées ; beaucoup se brisent, presque toutes en même temps, avec un grand bruit sec ; suivi du crissement des roues édentées ripant à toute allure les unes contre les autres, ne mordant plus rien, n’entraînant plus rien ; jusqu’au silence enfin, après que le moteur surmené ait consommé en un éclair sa réserve d’énergie, avant de caler.

Dès lors le mécanisme se retrouve en roue libre, sevré de sa puissance, privé de volonté ; à la merci des chiquenaudes qui désormais l’entraînent au lieu du ressort, mais toujours passagèrement, juste le temps d’épuiser l’inertie des parties mobiles. La faible résistance de l’air suffit à étrangler le mouvement qui suffoque, ralentit et, à bout de souffle, se fige presque aussitôt : la mécanique ballante est maintenant défaite par du presque rien ! Incapable de se relancer, elle a en quelque sorte perdu son libre arbitre. Son cœur s’est arrêté, sa musique s’est tue : la valse des engrenages n’est plus qu’un souvenir. Ne subsiste que le tracé rémanent des mouvements automatiques : une empreinte ravinée dans le gras du temps, passage après passage sur le seul chemin de l’habitude ; un sillon à force assez profond pour isoler du monde ; un piège quand le moteur cassé a soudain révélé la machine trop lourde, échouée par son propre poids mort dans ce fossé qu’elle a elle-même creusé.

Et lorsque cela arrive, lorsque son moteur est en panne, l’automate bien huilé n’est plus qu’un pantin fichu gisant au fond d’un trou, sans pouvoir gesticuler pour se remettre d’aplomb comme le ferait un insecte tombé sur le dos. N’importe quelles turbulences ont beau secouer cette carcasse molle, elles échouent à la réveiller : rien ne l’ébranle assez pour l’éjecter de son ornière : toujours elle y retombe, veule – et bornée !

February 06, 2015

"Dystocie…"


Sans cesse pondre un nouveau-né :
grande affaire des géniteurs.
Pour les uns, l’acte est spontané :
l’enfant jaillit de son porteur !
 

Pour beaucoup d’autres, une galère :
leur fœtus boude la sortie,
s’agrippe, inflige un vrai calvaire
aux entrailles endolories !
 

Tu es de ceux-là, pour lesquels
l’accouchement est ablation
qui te laissera sa séquelle.
 

Chaque travail toujours te tord
par mille fausses contractions.
Mais est-ce pire qu’être un mort ?